Plus tard, de ce premier stage en tant qu'étudiant, on ne retiendra dans nos discussions entre amis, en famille, et lors de ces mille occasions où l'on ressort les anecdotes de derrière les fagots, on ne retiendra que les gaffes et les maladresses.
On racontera comment on avait interrogé un patient en oubliant de lui demander son âge, ce qui nous avait valu de nous faire charrier par l'externe.
On racontera cette CCA qui, alors que nous ne savions même pas examiner un abdomen avait décidé bon aujourd'hui je vais vous faire un cours sur les bourses, et ensuite, un par un je vous apprendrai à palper sur des patients. On expliquera alors comment elle avait dû ramer pour nous faire ce fameux cours, tétanisés que nous étions. [Bon alors qu'il y a t il dans les bourses ? -Silence de Mort, notre groupe de deuxième année, cinq filles et un garçon, n'en mène pas large- Allez, enfin vous savez ça ! - Hochements de tête- Bon, alors qu'il ya t il dans les bourses ? - Des sous !- C'est l'externe qui plaisante en passant et sa mauvaise blague est accueillie par un rire indulgent de la CCA.. Et puis tout le reste].
.
Mais il sera plus dur de nous arracher l'essence même de ce stage, ce n'est pas le genre de chose qui est de mise lors des échanges d'anecdotes auxquels nous nous livrons déjà, comme pour nous persuader nous même que nous avons déjà de l'expérience.
Il faudra sans doute un ami proche, l'intimité bleutée d'une fin de nuit passée à chuchoter des confidences, pour que l'on parle enfin de la réalité.
De ce vertige soudain devant un vieil émigré qui vous regarde avec de grands yeux et, à votre demande "je suis étudiante [...] êtes vous d'accord pour que je vous ré-examine ?", répond très gentiment "faites ce que vous voulez, c'est vous les médecins", l'envie de partir en courant, d'hurler que non, non vous n'êtes pas médecin, vous êtes encore bien loin de l'être, et qu'à cet instant en pensant au chemin qu'il reste à parcourir à la connaissance théorique mais surtout humaine qu'il vous reste à acquérir, il vous semble que vous ne le serez jamais.
De la situation qui vous paraît soudain folle. Mais.. mais je n'ai que 18 ans, je dors encore avec ma tortue en peluche, j'ai encore l'âge de rêver mon avenir parce qu'il me semble encore loin, j'ai 18 ans et je me mange les lèvres quand je ne suis pas à l'aise, j'ai 18 ans et je ne sais pas si j'ai l'âge de ta maladie, si j'ai l'âge de ta souffrance, si j'ai l'âge de ta mort. Mais c'est pas des questions qu'on pose tout ça. Pas même à soi, pas même consciemment. C'est juste qu'on comprend pas tout à fait ce qui ce passe.
"C'est vous les médecins".
De cette réalité qui vous heurte.
Tu ne joues plus.
A peine obtenu, on avait sorti le stéthoscope de sa boite, comme un trésor, avec minutie et respect. On s'était senti comme un enfant devant un cadeau de Noël longtemps désiré.
Mais pendant le stage, alors qu'avec des gestes maladroits, on extrayait son stéthoscope de la poche de sa blouse pour le poser sur la poitrine usée du malade, avec l'esprit bien plus occupé à se demander si on le faisait comme il faut qu'à tenter d'entendre un des signes que l'on avait décrit en cours de Sémiologie ; on comprenait soudain, en sentant un corps fragile trembler sous nos doigts que ce n'est pas un jeu. On ne joue plus semblait nous hurler la réalité.
Le vertige, donc. Alors c'est Cela le début de la médecine ?
Je serai Médecin, on se le répète depuis longtemps. Mais soudain on commence à comprendre, on commence à entrevoir ce que c'est. Le vertige du premier stage. Du premier patient, de (dans certains cas) sa confiance aveugle en vous, cette confiance qui terrifie, que l'on a l'impression d'usurper.
Ce kaléidoscope de visages, de maladies et d'âge, ce jeune homme, ça faisait tellement bizarre d'examiner quelqu'un qui a son âge, ce vieil émigré si gentil à propos duquel l'externe vous glissera on suspecte un cancer de... Et merde.
Mais ça c'est pas quelque chose qu'on confie. Ce n'est pas forcément ce que l'on attend de vous comme anecdote (surtout quand vous expliquez que vous étiez en Uro). Alors vous raconterez la leçon de la CCA, vous raconterez l'oubli de l'âge, le souffle que vous aviez lamentablement loupé. Vous ferez rire sur vos maladresses, en contournant pour mieux l'oublier ce vertige qui malgré tout subsiste.
Alors c'est ça ? C'est pour de vrai ? Je ne joue plus ?
